« Moi ou Le Pen », 33 ans de vote inutile

La première fois que j’aurais pu voter, ça devait être aux élections européennes, en 1984, logiquement, puisque j’avais 19 ans. À l’époque, j’étais anarchiste (oui, bon, j’avais 19 ans) , donc je n’ai pas voté et mon père m’avait alors dit que ne pas voter c’était « voter Le Pen ». Première fois que j’entendais ça, il faut dire que, pour ma génération, Jean-Marie Le Pen était un nom qui ne lui disait RIEN.  Et voilà qu’à peine en âge de voter, dès le début, dès le premier vote, nous fûmes sommés de « ne pas favoriser le Front National », de ne « pas faire le jeu de Le Pen », etc.

Je pense qu’à l’époque, tous les élèves de Terminale et de post-bac, qui avaient pourtant l’histoire contemporaine en programme à ce même bac, ont dû se dire  » « putain, Le Pen, qui c’est ce borgne ? ». Seuls, les « fachos » (lycéens et étudiants d’extrême-droite qui bataillaient avec les trotskystes qui bataillaient avec les communistes qui s’engueulaient avec le Parti communiste international) devaient savoir. Je suppose. Ce n’était pas un nom qui revenait souvent dans les débats de cour de récré ou les campus avant 1984.

Mais voilà, soudain, à 18 ou 19 ans, il fallait déjà, avec son bulletin de vote tout neuf, ne pas faire le jeu du FN. Et ainsi, on accédait à l’âge du scrutin avec, déjà, une voix confisquée par la trouille.

Je ne sais plus à quelles élections j’ai voté ensuite, et pour quoi, mais je sais que j’avais dû voter Verts. Ça devait être les présidentielles, au premier tour. Rebelote, voter vert (un petit parti), c’était « donner ses voix à la droite ou au FN ». Surtout au FN. Il était entendu que toutes les voix de la gauche (même si l’on se voulait écologiste et, à l’époque, la gauche était très anti-écologie) devait aller au PS, à l’époque celui des « affaires », de la Françafrique, du suicide de Bérégovoy et de Grossouvre… Mais tant pis, il fallait voter « contre et pas pour », nous rabâchait-on depuis 1984. La nature, d’accord, mais avant tout ne pas faire le jeu du FN : les derniers rhinocéros pouvaient attendre.

Et jusqu’en 2002, toute la politique intérieure française, depuis que je suis en âge de voter, a tourné autour de « est-ce que cela va favoriser le Front National ? » Avec les polémiques qui se succédaient : Mitterrand a-t-il poussé Le Pen contre le RPR, le PCF s’en est-il pris à l’immigration pour ne pas se laisser distancer par le FN, et alors que l’Europe communiste s’effondrait, que l’Allemagne se réunifiait, que la Yougoslavie éclatait, la politique française, c’était toujours ce ronron permanent : Le Pen, le FN, attention à…

2002, voter Taubira ou tout autre choix autre que Jospin, ça a été bien sûr LA faute morale scandaleuse qui a porté Le Pen au second tour. Déjà le raisonnement : si le FN était devant Jospin, c’était parce que la gauche et les verts ne votaient pas PS en masse et en bon ordre, pas du tout parce que le PS avait socialement merdé, et que, inexorablement, l’électorat FN montait.

2002, c’était le choc, la prise de conscience, le plus jamais ça : l’électorat de gauche volatile devait avoir compris, bien compris sa faute, après avoir voté Chirac, bien sûr, sous peine d’être collabo ou traitre. C’était la première fois et la der des der, et tout allait rentrer dans l’ordre, on nous le jurait.

Compris quoi ? On avait eu Jean-Marie Le Pen, et voilà que Marine prenait la suite. Et depuis, toujours les mêmes arguments, mises en garde, quoi que l’on fasse ou ne fasse pas en France, le petit doigt qu’on lève ou celui qu’on ne lève pas, il y aura toujours une Pythie pour venir siffler à vos oreilles : « Attention, vous faites monter le Front national ! »

Mais ça fait plus de 30 ans qu’il « monte » le Front national. Il prend 10% par décennie. On a eu le père, et maintenant la fille, et un jour la nièce, et je suppose qu’un Le Pen doit actuellement pisser dans ses couches en attendant d’être en âge de « menacer la République ». Et depuis 33 ans que j’entends ça, on ne peut pas dire que les mises en garde et les moyens de raccord pour masquer les votes FN (pas de proportionnelle, semi proportionnelle, triangulaires et désistements, etc.) aient marché. Ni que les media, toujours les premiers à s’indigner contre ces cons de pue-la-sueur qui votent mal avec leur vote populiste, aient été très efficaces pour ouvrir les yeux de ces abrutis des campagnes et des files d’attente à Pôle-emploi. D’ailleurs, sans les Le Pen et leurs jeux de mot crades, leurs pugilats avec la presse, leur dynastie peroxydée, on manquerait quelques couvertures alléchantes, quelques beaux titres racoleurs et faussement indignés, genre main horrifiée sur la bouche qui pouffe par-dessous, « Oh là là, maîtresse, qu’est-ce qu’il a dit, Dugenou ! Z’avez pas entendu ? je le répète bien fort, mais c’est pas moi, hein, c’est lui… » Il suffit qu’un Le Pen rote en fin de banquet pour faire les gros titres.

Ça fait 30 ans qu’on me bassine à chaque scrutin, même les municipales, même les cantonales, avec un ou une des Le Pen.  L’épouvantail, le chiffon rouge, le chantage du candidat : « Moi ou Hitler, vous prenez quoi ? »

Et voilà 2017, le pur produit de la people politique, un emballage vide comme les comptes en banque des salariés et chômeurs qu’il se prépare à entuber, le dernier rempart contre le Front national, tout nouveau tout frais :  » La Loi Travail ou les chambres à gaz, vous prenez quoi, salaud de peuple ? »

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