Un hasard trop discret

Photo le 19-04-2017 à 10.42 AM #2

Maintenant la poule – ne chantant pas, ça doit être une poule – vient tous les jours s’il fait beau et après avoir picoré ce que je lui donne (j’ai l’habitude depuis le pigeon) s’installe pour se laisser vivre, tranquille. Et s’approche de plus en plus, jusqu’à se mettre sur la terrasse et à me regarder écrire, fascinée comme un chat. Je crois que les lecteurs profonds, ceux qui restent à lire pendant des heures, ou les écrivains et aussi les peintres, exercent un charme sur les animaux et pas seulement domestiques.

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‘Miss Hawkins looked at her watch. It was two-thirty. If everything went according to schedule, she could safely reckon to be dead by six o’clock.’But by the day’s end, events have taken a dramatic turn and Miss Hawkins is sentenced to live. Forcibly retired, she is presented by her colleagues with a five-year diary. – See more at: http://www.bloomsbury.com/uk/a-five-year-sentence-9781448210923/#sthash.tRSnV4Fm.dpuf

La trouvaille géniale du journal est qu’il est écrit au présent futur, les entrées annonçant le déroulé du jour à venir et donc le racontant par anticipation, comme les journaux de presse au pays de Trough The Looking Glass, où les événements sont annoncés avant qu’ils n’arrivent. Je dis géniale parce que j’adorerais avoir un journal de ce genre, qui me dise quoi faire avant de vivre, sans avoir à décider moi-même, et plus encore à gamberger entre tous les « si…et si »  qu’une journée inflige. Mektub ! C’est écrit, il n’y a plus qu’à accomplir. Dans la même veine, j’avais adoré l’idée de L’Homme-dé,  et j’avais d’ailleurs acheté une jolie paire de dés en verre coloré rouge, jaune et noir qui mavait ‘inspiré ce quatrain parce que je lisais en même temps le Mahabharata :

dés rouges et noirs
points jaunes piquetés
dés de Yudishtira
je joue mon dharma

Mais les idées si séduisantes de Bernice Rubens et de Luke Rhinehart souffrent du défaut de nécessiter cependant une première initiative des héros dans ce qu’ils doivent ou peuvent faire. J’adorerais plus encore un journal –  presque du genre de celui que ramasse Ginny – qui me dise quoi faire, un peu comme la collection de Saccage ce carnet et autres de la même veine… Comme j’adore ces romans de jeunesse où de jeunes héros reçoivent par courrier mystérieux des directives loufoques. C’est pourquoi il fut un temps où je soupirais pour avoir un murshid, en l’espérant aussi cinglé que Shudjâ’ ou le Maître à la corneille, de ces guides de la malamiya ou de la folle sagesse qui vous réveillent chaque matin avec une corvée complètement débile ou ahurissante et qui, se fichant de donner un sens à la vie, s’évertuent, au contraire, à l’emplir d’absurde.

Un de mes meilleurs amis m’a dit une fois que j’ai un problème avec le hasard, ce qui est totalement faux, lui avais-je rétorqué, c’est le contraire, j’ai un problème avec le choix et ses multiples variations. Devant une ou plusieurs alternatives, je reste figée comme une poule – ou un yézidi –  dans un cercle tracé au sol. Un jour d’été, partie en vacances avec mes parents – je devais avoir dans les 12 ans – alors que toute la famille avait fait halte dans le bureau de tabac-maison de la presse-librairie du bled breton qui servait d’étape, et que ma sœur et mon frère choisissaient des babioles de plage, j’avais bien sûr (il fallait refaire le plein) foncé dans le coin librairie garnie d’une petite étagère de Bibliothèque verte, qui devait comprendre une vingtaine de titres. Et là, blocage. Entre tous ces livres, LEQUEL choisir ? J’avais passé un temps fou à prendre les volumes, lire les titres, les quatrième de couverture, les remettre, les reprendre, avant de me résoudre à en choisir un en hâte, tout en me faisant houspiller par ma mère qui me faisait remarquer que celui-là était au final un de ceux que je venais de regarder-reposer. Oui je m’étais farcie une bonne engueulade, ayant fait attendre tout le monde, la buraliste-libraire me regardant d’un sale œil, etc.

Cela dit, je me suis longtemps crue unique au monde dans mes bizarreries jusqu’à ce que le hasard (lui !) me fasse tomber sur deux cas du même acabit. Au lycée, un gamin surdoué que l’on avait mis en Seconde alors qu’il devait en avoir 12 expliquait à ses condisciples qu’il relisait toutes ses BD dans l’ordre : « J’ai un cycle Tintin, un cycle Astérix… » ; et dans une interview d’Hélène Grimaud, elle racontait avoir passé une partie de la nuit à balancer entre mettre demain un pull mohair tout neuf ou pas, ruminant tous les pour et contre jusqu’à ce qu’exaspérée, elle se lève et jette le pull par la fenêtre afin de dormir.

Le choix des vêtements me tracasse moins, mon humeur du matin me dictant les couleurs qui s’y accordent ou la protègent. Mais pour le reste, si j’aime faire des régimes, c’est que les menus sont dictés, je télécharge livres et musiques et vidéos aléatoirement selon leur ordre d’apparition sur les sites, soit ceux qui arrivent en tête et, bien sûr, j’écris un journal ininterrompu depuis le 10 décembre 1980, mais  ce dernier, hélas, ne s’est jamais fendu d’une réponse à ma question originelle de gnostique : « Qu’est-ce que je suis venue foutre ici et pourquoi ferais-je cela plutôt que l’inverse ? » Ce n’est pas du tout la peur des conséquences du choix qui me paralyse (comme envisageant un avenir de possibles à la Mr Nobody), c’est l’acte même du choix qu’imposerait mon propre arbitraire.

Jamais je n’ai lu un livre pris au hasard sur une de mes étagères et maintenant dans mes tablettes. Lectures comme relectures se décide dans un ordre, peu importe lequel, alphabétique, d’achat (je collectionnais plus tard les petits livrets des éditions de poche contenant tous leurs titres, folio, LP, Presse-Pocket)… Id pour la musique, et pour tant d’autres choses. Un problème avec le hasard ? Au contraire, je lui reproche d’être trop souvent discret.

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