Second tour des présidentielles à Erbil

Entre les deux tours, pas de grand écart de participation : sur les 186 électeurs inscrits à Erbil, 73 ont voté, contre 78 au premier tour (mous fûmes donc 5 à opter pour le ni…ni). Parmi ceux qui se sont déplacés, deux bulletins ont été nuls (je verrais bien des bulletins Mélenchon ou Poutou dans ces enveloppes) ; 5 bulletins blancs (donc enveloppes vides).

Ce qui fait donc 59 voix pour Macron (contre 35 au premier tour et 7 pour Le Pen (contre 5 au premier tour), et je me demande toujours qui peut avoir la mentalité pour voter Le Pen au Kurdistan. Bon, en Syrie, on comprend, ça doit être des pro-Bachar. Mais le Kurdistan ? À part des asso ultra-cathos ou des wanabee-Godefroy-de-Bouillon venus s’enrôler parmi les Peshmergas pour sauver les chrétiens d’Orient (genre SOS Pigeons d’orient), je vois pas… Ou alors, c’est pour sortir de l’UE.

Les résultats par bureaux de vote sont disponibles en formats CSV et c’est particulièrement casse-pied à consulter et mal foutu pour s’y retrouver).

Pour ce qui est des législatives, pour le moment la FI n’a que 2 candidats pour le 99, la 1ère et la 4ème circonscriptions, ce qui va peut-être m’épargner encore 2 allers-retours.

« Moi ou Le Pen », 33 ans de vote inutile

La première fois que j’aurais pu voter, ça devait être aux élections européennes, en 1984, logiquement, puisque j’avais 19 ans. À l’époque, j’étais anarchiste (oui, bon, j’avais 19 ans) , donc je n’ai pas voté et mon père m’avait alors dit que ne pas voter c’était « voter Le Pen ». Première fois que j’entendais ça, il faut dire que, pour ma génération, Jean-Marie Le Pen était un nom qui ne lui disait RIEN.  Et voilà qu’à peine en âge de voter, dès le début, dès le premier vote, nous fûmes sommés de « ne pas favoriser le Front National », de ne « pas faire le jeu de Le Pen », etc.

Je pense qu’à l’époque, tous les élèves de Terminale et de post-bac, qui avaient pourtant l’histoire contemporaine en programme à ce même bac, ont dû se dire  » « putain, Le Pen, qui c’est ce borgne ? ». Seuls, les « fachos » (lycéens et étudiants d’extrême-droite qui bataillaient avec les trotskystes qui bataillaient avec les communistes qui s’engueulaient avec le Parti communiste international) devaient savoir. Je suppose. Ce n’était pas un nom qui revenait souvent dans les débats de cour de récré ou les campus avant 1984.

Mais voilà, soudain, à 18 ou 19 ans, il fallait déjà, avec son bulletin de vote tout neuf, ne pas faire le jeu du FN. Et ainsi, on accédait à l’âge du scrutin avec, déjà, une voix confisquée par la trouille.

Je ne sais plus à quelles élections j’ai voté ensuite, et pour quoi, mais je sais que j’avais dû voter Verts. Ça devait être les présidentielles, au premier tour. Rebelote, voter vert (un petit parti), c’était « donner ses voix à la droite ou au FN ». Surtout au FN. Il était entendu que toutes les voix de la gauche (même si l’on se voulait écologiste et, à l’époque, la gauche était très anti-écologie) devait aller au PS, à l’époque celui des « affaires », de la Françafrique, du suicide de Bérégovoy et de Grossouvre… Mais tant pis, il fallait voter « contre et pas pour », nous rabâchait-on depuis 1984. La nature, d’accord, mais avant tout ne pas faire le jeu du FN : les derniers rhinocéros pouvaient attendre.

Et jusqu’en 2002, toute la politique intérieure française, depuis que je suis en âge de voter, a tourné autour de « est-ce que cela va favoriser le Front National ? » Avec les polémiques qui se succédaient : Mitterrand a-t-il poussé Le Pen contre le RPR, le PCF s’en est-il pris à l’immigration pour ne pas se laisser distancer par le FN, et alors que l’Europe communiste s’effondrait, que l’Allemagne se réunifiait, que la Yougoslavie éclatait, la politique française, c’était toujours ce ronron permanent : Le Pen, le FN, attention à…

2002, voter Taubira ou tout autre choix autre que Jospin, ça a été bien sûr LA faute morale scandaleuse qui a porté Le Pen au second tour. Déjà le raisonnement : si le FN était devant Jospin, c’était parce que la gauche et les verts ne votaient pas PS en masse et en bon ordre, pas du tout parce que le PS avait socialement merdé, et que, inexorablement, l’électorat FN montait.

2002, c’était le choc, la prise de conscience, le plus jamais ça : l’électorat de gauche volatile devait avoir compris, bien compris sa faute, après avoir voté Chirac, bien sûr, sous peine d’être collabo ou traitre. C’était la première fois et la der des der, et tout allait rentrer dans l’ordre, on nous le jurait.

Compris quoi ? On avait eu Jean-Marie Le Pen, et voilà que Marine prenait la suite. Et depuis, toujours les mêmes arguments, mises en garde, quoi que l’on fasse ou ne fasse pas en France, le petit doigt qu’on lève ou celui qu’on ne lève pas, il y aura toujours une Pythie pour venir siffler à vos oreilles : « Attention, vous faites monter le Front national ! »

Mais ça fait plus de 30 ans qu’il « monte » le Front national. Il prend 10% par décennie. On a eu le père, et maintenant la fille, et un jour la nièce, et je suppose qu’un Le Pen doit actuellement pisser dans ses couches en attendant d’être en âge de « menacer la République ». Et depuis 33 ans que j’entends ça, on ne peut pas dire que les mises en garde et les moyens de raccord pour masquer les votes FN (pas de proportionnelle, semi proportionnelle, triangulaires et désistements, etc.) aient marché. Ni que les media, toujours les premiers à s’indigner contre ces cons de pue-la-sueur qui votent mal avec leur vote populiste, aient été très efficaces pour ouvrir les yeux de ces abrutis des campagnes et des files d’attente à Pôle-emploi. D’ailleurs, sans les Le Pen et leurs jeux de mot crades, leurs pugilats avec la presse, leur dynastie peroxydée, on manquerait quelques couvertures alléchantes, quelques beaux titres racoleurs et faussement indignés, genre main horrifiée sur la bouche qui pouffe par-dessous, « Oh là là, maîtresse, qu’est-ce qu’il a dit, Dugenou ! Z’avez pas entendu ? je le répète bien fort, mais c’est pas moi, hein, c’est lui… » Il suffit qu’un Le Pen rote en fin de banquet pour faire les gros titres.

Ça fait 30 ans qu’on me bassine à chaque scrutin, même les municipales, même les cantonales, avec un ou une des Le Pen.  L’épouvantail, le chiffon rouge, le chantage du candidat : « Moi ou Hitler, vous prenez quoi ? »

Et voilà 2017, le pur produit de la people politique, un emballage vide comme les comptes en banque des salariés et chômeurs qu’il se prépare à entuber, le dernier rempart contre le Front national, tout nouveau tout frais :  » La Loi Travail ou les chambres à gaz, vous prenez quoi, salaud de peuple ? »

Le panier du bazar : tû

 

Il y a plein de sortes de mûres, blanches, rouges, noires, grosses, petites, de l’arbre du mûrier, des ronces, et toutes s’appellent tuya-quelque chose pour les distinguer, alors celles-ci, je ne sais pas lesquelles c’est.

Quant aux fruits jaunes, ça ressemble à la prune, mais avec une peau assez épaisse, et, à l’intérieur, non pas un noyau mais quatre, et pas rugueux comme les noyaux de prune ou d’abricots mais lisses comme de petits marrons. En tout cas, en bouche, ça ne pique pas.

mise à jour : des nèfles, me disent mes informateurs sur Facebook. Et selon wiki, ça doit être des nèfles du Japon. Les noyaux sont bien un poison, mais je n’avais pas l’intention de les avaler, quand même…

Voter à Erbil

Le dimanche 23 avril, jour de la rentrée après les vacances de Pâques, c’était aussi jour d’élection. Donc départ en taxi collectif à 10 h 30. Alors que la veille, il faisait soleil, ce jour-là avait de ces temps que je déteste, gris, chaud, moite. La peau m’a collée au corps  toute la journée.

Sur la route, un peu avant Erbil, il y a un pont en construction et en bas, la terre est complètement inondée à cause des pluies, ce qui fait comme un étang artificiel. Je ne sais s’ils ont fait un pont parce que la route s’est effondrée ou si les travaux ont imposé une déviation qui a été inondée, mais le résultat est qu’il faut tourner autour de l’eau sur un chemin de terre à une allure  de tortue, et ensuite, prendre quelques petites routes saute-mouton.

Malgré cela, toujours une heure et demie à l’aller et à midi, le taxi me dépose là où commence la rue Salahaddin, en m’indiquant la direction du Consulat dont, en amont et en aval, la route est barrée par des blocs de ciment et une troupe de Peshmergas. L’un d’eux me hèle et vient à ma rencontre. Je lui dis que je viens voter et, drôlement, du fait que je lui dise ça en kurde, probablement, il me demande si je suis française. Bah oui, lol, sans ça, je ne vois pas l’utilité de me rendre aux urnes ! Ouverture du sac, coup d’œil (dont une splendide vue sur mon sachet de serviettes hygiéniques, mais bon, ça fait partie des épreuves du métier de soldat) et je peux entrer dans les ultimes barricades, où je vais chercher le soldat dans sa guérite (je commence à connaitre les lieux) et rebelote, disant que je vais voter, il me demande si je suis française (naaaan, chinoise).

Le bureau de vote est indiqué par une affichette en papier de circonstance et aucune queue de Francais en vue. On n’est ni à Montréal ni à Londres. Les contrôles habituels, présentation du passeport, scan du sac, et me voilà à passer la salle d’attente et à déboucher direct dans le premier bureau, transformé en bureau de vote, avec quatre Français qui attendent l’électeur, depuis 8 heures jusqu’à 19 heures. Hormis eux, pas un chat au passeport RF, ça va aller vite. Je prends un bulletin Mélenchon et un Hamon pour la forme, passe dans l’isoloir, ressors, vais déposer le bulletin, fais remarquer qu’au moins, il n’y a pas foule, ici, et voilà, a voté, bonne journée, je repars.

J’ai faim. Et envie de pisser. Et comme BIEN SÛR, j’ai mes règles, il va falloir me poser un peu avant de repartir, bien que la grisaille poussiéreuse et collante de la ville me donne la flemme de monter jusqu’à la Citadelle.

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Pas un bon jour pour flâner dans Erbil ni pour prendre des photos un tant soit peu attrayantes. Je tourne un peu autour du bazar, et finis par atterrir dans le même restaurant, où j’atterris toujours involontairement depuis 2011, quand je tourne comme ça en cherchant un rade. Par prudence, j’évite le kebab et choisis le poulet (depuis 2 ans, je fais un régime aux gallinacés). Le tout pour 13 000 dinars.

Naturellement, pas de chiottes, mais j’en trouverais bien au garaj Duhok. Garaj dont je demande la location en payant à la caisse du restaurant, demandant si c’est loin. Non, pas loin, mais il faut y aller en taxi, pour 3000 dinars, précise le patron. En fait le taxi, un jeune, m’en demandera 4000, mais je ne vais pas chipoter, la plupart des taxis sont des gens qui ne roulent pas sur l’or et font ça en second métier. Vu son âge, ça peut être un Peshmerga, en plus (les Peshmergas ramant, comme les autres fonctionnaires, pour recevoir leur solde, font souvent le taxi durant leur permission, pour faire bouillir la marmite familiale).

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Il m’amène, comme j’espérais, à l’agence dont je me souvenais vaguement, appelée Kurdistan et dont  le drapeau va bien avec le nom. Là, je peux enfin faire une vidange et me changer dans des WC absolument immondes et sans eau au lavabo, mais l’habitude fait que je ne pars jamais sans gel alcoolisé, mouchoirs, etc., et puis le sac à dos permet de le garder sur le dos, justement. Pas de poubelles, par contre, super pour se délester de sa serviette usagée  et de son tampon. Heureusement, comme j’ai pris un petit sac de serviettes, je les sors, prends l’emballage, fais un paquet, que je dépose dans un coin où attend de même un autre paquet qui, vu le dessin autour, semble être une couche d’enfant (vu l’état des lieux, je me demande bien sur quoi le marmot a pu être changé).

Retour sans embouteillage de camions après 3/4 d’heures d’attente dans la salle. Partant avant 4 heures, on évite les camions qui obligent à zizgzaguer à une allure mortellement lente.

Petite halte-buvette où je m’octroie un coca (parce que je mérite ça, après une journée pareille). Arrivée à Duhok à 17 heures. Si l’on compte que je suis éveillée depuis 5 heures, ça fait une bonne journée, et déjà, je sais que je ne le referais que si Mélenchon passe. Hors de question de me retaper ça pour Macron, d’autant que si j’envisage de devoir voter une ou deux fois aux législatives, 4 x 15 000 dinars, ce n’est finalement pas donné. 60 000 dinars, c’est 10 000 dinars de plus que mon abonnement mensuel à Internet.

Mais c’est surtout que je n’ai pas envie, plus que cela, je ne peux pas voter Macron. Question de tripes. Je trouve même que sa candidature est encore plus insultante pour la République que celle de Le Pen. Parce que Le Pen, au moins, c’est franc, c’est l’extrême-droite, c’est un programme politique pourri, mais c’est un programme politique. Macron, c’est une imposture publicitaire, c’est une affiche de banque avec une caricature de conseiller bancaire aux yeux vides, « votre argent m’intéresse ».

Jamais plus je ne voterai PS, ces empaffés qui ont trahi leur propre candidat et ont le front de donner des leçons à celui qui a fait la plus belle campagne, la plus captivante, la plus cultivée, et la plus insolente, aussi.

Comme j’ai eu la bonne idée de m’inscrire sur la plate-forme jlm2017 avant le 23 avril, j’ai pu donner mon opinion sur les consignes de vote. Non que je tienne particulièrement à ce qu’elle soit suivie, je parle pour ma pomme : 320 km de route, dont une partie tape-cul, c’est trop pour un bulletin blanc ou un gommeux encore plus tête-à-claques que Sarkozy (qui au moins avait un côté comique), donc, je m’abstiens. Rendez-vous aux législatives.

Si j’ai envie que Le Pen passe ? Non. Mais je n’ai pas envie que Macron fasse un score à la Chirac, parce qu’il est assez outrecuidant ou stupide pour prendre son pourcentage comme un plébiscite de son brillant « projjjêêêt ». J’ai envie qu’il ne fasse pas un score si écrasant que ça, car ce ne sera pas un plébiscite du FN, ce sera un désaveux d’EM comme du PS, ces minables.

Une amie avec qui je débattais de ça, et qui n’est pas d’accord pour l’abstention, me disait qu’elle regardait les programmes et pas les personnalités. Mais moi, c’est l’inverse. Ça ne m’a pas du tout gênée de voter Chirac en 2002 (j’avais voté Taubira au premier tour), parce que l’homme m’était sympathique (les socialistes d’alors n’avaient pas de leçons à donner sur les « affaires » et la Françafrique). J’aurais voté Juppé sans problème contre Le Pen, parce qu’il s’agit d’un homme politique avec quelque chose comme une conscience républicaine (d’où la campagne « Ali Juppé » du FN). Mais Fillon et Macron, pour des raisons différentes, minent, par leur candidature même, toute crédibilité, toute dignité à ces présidentielles.

Et puis la personnalité est plus importante que le programme, parce que, lors d’un mandat, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Hollande n’avait pas été élu pour diriger un pays en guerre et touché par plus de 300 victimes du terrorisme. Ça a donné l’état d’urgence, pas si brillant comme résultat (il n’avait pas non plus été élu pour faire de l’économie pré-macronienne et c’est ce qu’il a fait, finalement). Il n’a pas non plus été élu pour secouer les puces de l’UE en aout 2014 et pour être le premier chef d’État à rendre visite au Kurdistan, la seule chose que je garde à son crédit (avec sa promesse tenue du mariage pour tous, dont je me fous, mais au moins, il aura fait enrager les grenouilles de bénitier).

Le programme, c’est une vague orientation de départ, même pas, une déclaration d’intentions, avec beaucoup de si en cours de route. Hormis les grandes orientations, c’est la personne qui fait tout, surtout dans un régime quasi-monarchique.

Je ne croyais pas que la FI passerait au second tour, mais j’aurais bien aimé qu’elle batte Fillon, au moins.

On verra pour les législatives. Ici, le député c’est celui de la 10ème circonscription : Afrique du Sud, Angola, Arabie saoudite, Bahreïn, Bénin, Botswana, Burundi, Cameroun, Comores, Congo, Djibouti, Egypte, Emirats arabes unis, Erythrée, Ethiopie, Gabon, Ghana, Guinée équatoriale, Irak, Jordanie, Kenya, Koweït, Lesotho, Liban, Madagascar, Malawi, Maurice, Mozambique, Namibie, Nigéria, Oman, Ouganda, Qatar, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Rwanda, Sao Tomé-et-Principe, Seychelles, Somalie, Soudan, Soudan du Sud, Swaziland, Syrie, Tanzanie, Tchad, Togo, Yémen, Zambie, Zimbabwe.

Découpage qui me laisse perplexe, car l’Iran, lui, est dans la 11ème circonscription, avec l’Asie centrale et l »Extrême-Orient, et la Turquie dans la 8ème (avec le Saint-Siège, au moins la réunion de Constantinople et de Rome a eu lieu de ce côté-là).

Enfin bon, j’espère qu’il y aura un candidat FI ou, à tout le moins, un Vert (mais là, ça dépend quel genre de Verts), sans ça, c’est reparti pour ne pas bouger de Duhok.

Quant au vote des Français d’Irak, il est conforme à celui des autres Francais de l’étranger : Macron, Fillon, Mélenchon (13 voix à Erbil, 2 à Bagdad) dans l’ordre. Le score de Fillon renforce l’image de l’expat’ bourré de fric et celui, très bas, du FN, laisse supposer qu’étant soi-même migrant, on serait un peu gonflé d’opter pour le mot d’ordre « étrangers, dehors ! »

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Notons que 12% des expats n’ont pas craint, en votant Mélenchon, son impôt universel. Ce qui doit vouloir dire que 12% des expats ne roulent pas sur l’or ou gagnent, à tout le moins, un revenu inférieur à 4000 euros. Ou ils ont une plus grosse conscience civique que les autres, en votant pour payer plus d’impôts.

Le panier du bazar : ferewne/ferewle ?

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Cette semaine, pas d’herbe hasardeuse, avec le trajet des élections à venir, ce n’est pas le moment de m’empoisonner à la ciguë. Restons dans les classiques : aubergines (bacanê reş), laitues (xas) et fraises. Comme je ne me souviens jamais comment ils disent fraise ici, et que je sais que ce n’est pas tûfirengî (ou la « mûre des Francs », c’est-à-dire des Européens, le « Franc » étant un souvenir des Croisades), je demande comment ils disent ici. Le vendeur me sort quelque chose comme « ferewn e ! » Je me demande si ça a à voir avec fîrewn (pharaon), et ce n’est pas dans mon dico. Il me demande comment je dis, chez moi : « çawa dibêjin ? » Bi ferensî, « frêz » ! » « Frêeeez », répète-t-il avec satisfaction.

 

Un hasard trop discret

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Maintenant la poule – ne chantant pas, ça doit être une poule – vient tous les jours s’il fait beau et après avoir picoré ce que je lui donne (j’ai l’habitude depuis le pigeon) s’installe pour se laisser vivre, tranquille. Et s’approche de plus en plus, jusqu’à se mettre sur la terrasse et à me regarder écrire, fascinée comme un chat. Je crois que les lecteurs profonds, ceux qui restent à lire pendant des heures, ou les écrivains et aussi les peintres, exercent un charme sur les animaux et pas seulement domestiques.

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‘Miss Hawkins looked at her watch. It was two-thirty. If everything went according to schedule, she could safely reckon to be dead by six o’clock.’But by the day’s end, events have taken a dramatic turn and Miss Hawkins is sentenced to live. Forcibly retired, she is presented by her colleagues with a five-year diary. – See more at: http://www.bloomsbury.com/uk/a-five-year-sentence-9781448210923/#sthash.tRSnV4Fm.dpuf

La trouvaille géniale du journal est qu’il est écrit au présent futur, les entrées annonçant le déroulé du jour à venir et donc le racontant par anticipation, comme les journaux de presse au pays de Trough The Looking Glass, où les événements sont annoncés avant qu’ils n’arrivent. Je dis géniale parce que j’adorerais avoir un journal de ce genre, qui me dise quoi faire avant de vivre, sans avoir à décider moi-même, et plus encore à gamberger entre tous les « si…et si »  qu’une journée inflige. Mektub ! C’est écrit, il n’y a plus qu’à accomplir. Dans la même veine, j’avais adoré l’idée de L’Homme-dé,  et j’avais d’ailleurs acheté une jolie paire de dés en verre coloré rouge, jaune et noir qui mavait ‘inspiré ce quatrain parce que je lisais en même temps le Mahabharata :

dés rouges et noirs
points jaunes piquetés
dés de Yudishtira
je joue mon dharma

Mais les idées si séduisantes de Bernice Rubens et de Luke Rhinehart souffrent du défaut de nécessiter cependant une première initiative des héros dans ce qu’ils doivent ou peuvent faire. J’adorerais plus encore un journal –  presque du genre de celui que ramasse Ginny – qui me dise quoi faire, un peu comme la collection de Saccage ce carnet et autres de la même veine… Comme j’adore ces romans de jeunesse où de jeunes héros reçoivent par courrier mystérieux des directives loufoques. C’est pourquoi il fut un temps où je soupirais pour avoir un murshid, en l’espérant aussi cinglé que Shudjâ’ ou le Maître à la corneille, de ces guides de la malamiya ou de la folle sagesse qui vous réveillent chaque matin avec une corvée complètement débile ou ahurissante et qui, se fichant de donner un sens à la vie, s’évertuent, au contraire, à l’emplir d’absurde.

Un de mes meilleurs amis m’a dit une fois que j’ai un problème avec le hasard, ce qui est totalement faux, lui avais-je rétorqué, c’est le contraire, j’ai un problème avec le choix et ses multiples variations. Devant une ou plusieurs alternatives, je reste figée comme une poule – ou un yézidi –  dans un cercle tracé au sol. Un jour d’été, partie en vacances avec mes parents – je devais avoir dans les 12 ans – alors que toute la famille avait fait halte dans le bureau de tabac-maison de la presse-librairie du bled breton qui servait d’étape, et que ma sœur et mon frère choisissaient des babioles de plage, j’avais bien sûr (il fallait refaire le plein) foncé dans le coin librairie garnie d’une petite étagère de Bibliothèque verte, qui devait comprendre une vingtaine de titres. Et là, blocage. Entre tous ces livres, LEQUEL choisir ? J’avais passé un temps fou à prendre les volumes, lire les titres, les quatrième de couverture, les remettre, les reprendre, avant de me résoudre à en choisir un en hâte, tout en me faisant houspiller par ma mère qui me faisait remarquer que celui-là était au final un de ceux que je venais de regarder-reposer. Oui je m’étais farcie une bonne engueulade, ayant fait attendre tout le monde, la buraliste-libraire me regardant d’un sale œil, etc.

Cela dit, je me suis longtemps crue unique au monde dans mes bizarreries jusqu’à ce que le hasard (lui !) me fasse tomber sur deux cas du même acabit. Au lycée, un gamin surdoué que l’on avait mis en Seconde alors qu’il devait en avoir 12 expliquait à ses condisciples qu’il relisait toutes ses BD dans l’ordre : « J’ai un cycle Tintin, un cycle Astérix… » ; et dans une interview d’Hélène Grimaud, elle racontait avoir passé une partie de la nuit à balancer entre mettre demain un pull mohair tout neuf ou pas, ruminant tous les pour et contre jusqu’à ce qu’exaspérée, elle se lève et jette le pull par la fenêtre afin de dormir.

Le choix des vêtements me tracasse moins, mon humeur du matin me dictant les couleurs qui s’y accordent ou la protègent. Mais pour le reste, si j’aime faire des régimes, c’est que les menus sont dictés, je télécharge livres et musiques et vidéos aléatoirement selon leur ordre d’apparition sur les sites, soit ceux qui arrivent en tête et, bien sûr, j’écris un journal ininterrompu depuis le 10 décembre 1980, mais  ce dernier, hélas, ne s’est jamais fendu d’une réponse à ma question originelle de gnostique : « Qu’est-ce que je suis venue foutre ici et pourquoi ferais-je cela plutôt que l’inverse ? » Ce n’est pas du tout la peur des conséquences du choix qui me paralyse (comme envisageant un avenir de possibles à la Mr Nobody), c’est l’acte même du choix qu’imposerait mon propre arbitraire.

Jamais je n’ai lu un livre pris au hasard sur une de mes étagères et maintenant dans mes tablettes. Lectures comme relectures se décide dans un ordre, peu importe lequel, alphabétique, d’achat (je collectionnais plus tard les petits livrets des éditions de poche contenant tous leurs titres, folio, LP, Presse-Pocket)… Id pour la musique, et pour tant d’autres choses. Un problème avec le hasard ? Au contraire, je lui reproche d’être trop souvent discret.

« À pied »

« Aujourd’hui, je sais que le voyage est un mot noble et se réfère seulement à ceux qui le font à pied. Nos billets d’aller-retour vers des lieux plus ou moins éloignés doivent être appelés des déplacements. Le voyage est un chemin sans billetterie ni date de retour. »

« Comment se fait-il qu’une divinité nomade, qui avait pour sanctuaire une tente et voyageait en bédouine à travers les déserts, ait fini enfermée dans des églises, des mosquées, des synagogues, dans les clôtures des religions ? Là où cesse le chemin, sa sainte dérive, commencent les remparts. La dure leçon des Temples détruits à Jérusalem n’a servi à rien. Les monothéismes se sont consacrés à la construction et à la fortification. »

« La vie de chacun peut être décrite dans un chemin fait à pied. »

 

Extrait de: Erri de Luca. « Le plus et le moins. » iBooks.

 

« Et c’est le beau matin de Pâques »

 

La plus belle façon de l’annoncer, la bonne nouvelle, est celle de Raimu, dans Fanny : « Et c’est le beau matin de Pâques. »

C’est vrai qu’on dit toujours « la nuit de Noël » et le « jour de Pâques ». Or, notre Seigneur a très bien pu naître le jour et il a dû ressusciter dans la nuit, logiquement. C’est pourtant très juste. Noël, ce n’est pas la lumière irradiante, mais c’est de l’aube, cette grisaille ténue et fragile, même pas gaie, qui en annonce, des soucis à venir… pour nous, comme pour Lui. Mais Pâques, c’est le jour, le matin radieux et ça ne se discute pas. Après, tout va bien.

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